Pourquoi ce blog et comment le lire ?

Cette page, qui n'a pas la prétention d'être exhaustive, est un hommage rendu aux hommes du 36e régiment d'infanterie que mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, a côtoyés, parfois photographiés pendant la Première Guerre mondiale. Elle souhaite conserver et transmettre leur souvenir. Elle est conçue à partir de témoignages, d'écrits et d'archives personnels qui m'ont été envoyés, en partie par des descendants de soldats du 36e. Elle est aussi un prétexte pour aller à la rencontre d'"invités" – historiens, passionnés de la Grande Guerre, élus, écrivains... – qui nous font redécouvrir aujourd'hui ce titanesque conflit. Elle est enfin un argument pour découvrir tous les prolongements de ce gigantesque conflit dans le monde d'aujourd'hui.
Comment consulter cette page ? Vous pouvez lire progressivement les messages, qui ne respectent pas un ordre chronologique (ils évoquent, par exemple, l'année 1915 ou 1914). Vous pouvez aussi avoir envie de vous attarder sur une année ou un secteur géographique : pour cela, cliquez dans la colonne à gauche dans la rubrique "Pages d'histoire du 36e" sur la période et le lieu qui vous intéressent. Tous les messages seront alors rassemblés pour vous selon l'ordre de publication.
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20 avr. 2014

“Prisme 14-18”, naissance d’un groupe

Dans un précédent entretien, le général Bach proposait d’en finir avec le “soupçon” qui entoure la question des fusillés de la Première Guerre mondiale et prônait “la transparence, l'ouverture aux citoyens de la réalité d’une des facettes de ce conflit qui a meurtri notre nation”. Aujourd’hui, il joint le geste à la parole et présente le groupe de chercheurs baptisé "Prisme 14-18" (auquel l'auteur de ce blog appartient), rassemblé autour de lui et qui vient de terminer une importante étude statistique du volume des fusillés pour l’exemple.

Général Bach, dans votre ouvrage Justice militaire 1915-1916 (éd. Vendémiaire), vous remerciez un certain nombre de chercheurs indépendants qui, je cite, vous "ont aidé à compléter vos recherches". Depuis combien de temps avez-vous rassemblé ce groupe, baptisé “Prisme 14-18” ?
Cela s’est fait tout naturellement. Certains, dont un des centres d’intérêt recoupait le mien, ont pris connaissance de mes travaux et se sont manifestés spontanément par e-mail, s’offrant à partager leurs travaux. Ensuite, l’un en a amené un autre, et l'on s’est mis à échanger, à fonctionner par courrier électronique, comme le permet internet. Le bond de connaissances est phénoménal dès que l’on se met à partager ses fichiers. En outre, l’échange autour de ces données et sur ce qu’elles apportent nourrit une réflexion collective très enrichissante. Je ne conçois plus une enquête sur des sujets aussi vastes que celui qui nous intéresse seul dans sa tour d’ivoire. Les résultats sérieux, compris dans leur complexité, sont hors d’atteinte d’une vie humaine.
Il faut noter aussi que cette collaboration stimule la recherche et relance ceux qui momentanément se découragent. Cette mise en commun crée des liens pour une travail inventif, joyeux, empreint d’humour, en pleine lumière. La diversité des caractères et des compétences, et donc leur complémentarité, fait merveille. Chacun apporte avec lui toute sa vision du monde et sa conception des rapports entre citoyens.
On se sent d’autant plus fort pour coopérer que tout cela est informel et gratuit, le seul lien étant l’envie ensemble de retrouver la vérité sur cette guerre dont on souffre, une vérité qui reste encore étouffée sous des poncifs mémoriels séculaires, qui nous n'en donnent souvent encore qu'une image d’Epinal.
Nous savons bien que le sujet auquel nous avons décidé de nous attaquer est compliqué à traiter historiquement, car il est devenu fait de mémoire. De ce fait il entraîne des prises de positions a priori forcément antagonistes, nourries plus de rumeurs que de vérité historique. Le premier travail qu’il nous a paru utile de faire a été de préciser faits et chiffres, laissant à tout un chacun le soin de les interpréter. Nous espérons ainsi mettre de la sérénité dans les échanges sur cette question en fournissant une représentation la plus exacte possible de la réalité statistique du phénomène des "fusillés pour l’exemple".
Le collectif a joué là à plein. Prisme 14-18 est en capacité de vous proposer ce que nous avons trouvé, avec l’ambition que le débat y gagne en clarté à partir d’un socle de connaissances soigneusement vérifié par notre groupe. Les auteurs, qui ont travaillé anonymement dans l’ombre, penchés, pour atteindre ce résultat, sur leur clavier pendant de longues heures, souvent nocturnes, vont se présenter ici.


Eric Mansuy, vous travaillez depuis plusieurs années sur les combats de la Première Guerre mondiale dans les Vosges. Dans quelle mesure en êtes-vous venu à vous intéresser aux fusillés et qu'avez-vous découvert sur cette question dans votre région ?
J’ai découvert le sujet, et j’ai énormément appris à la lecture de deux ouvrages fondamentaux : Fusillés pour l’exemple, 1914-1915, du général Bach (éd. Tallandier), puis Le Fusillé innocent, de Didier Callabre et Gilles Vauclair (éd. Autrement). Ces ouvrages particulièrement didactiques m’ont donné l’envie d’en savoir plus, et je me dois d’exprimer ma gratitude à leurs auteurs, en particulier Didier et Gilles, qui ne sont pas historiens de profession et ont cependant effectué un travail d’un sérieux remarquable. Ces deux livres m’ont permis de découvrir les rouages de la justice militaire sur les fronts de la Ire, puis de la VIIe Armée, et l’ampleur du phénomène des exécutions dans ce secteur. Au hasard de rencontres et d’échanges, j’ai ensuite eu le privilège et la chance de pouvoir travailler aux côtés du général Bach et des autres membres du groupe qui s’est formé autour de lui, il y a quelques années. Je me suis, dans un premier temps, intéressé uniquement aux cas de justice militaire – dont les fusillés – des Vosges, du Haut-Rhin, du Territoire de Belfort, et de la Haute-Saône ; j’ai plus récemment étendu mes recherches aux fusillés de la Meurthe-et-Moselle, de la Meuse et de l’Oise. Ce que j’ai observé sur cette question ? Peut-être est-ce un poncif, mais la découverte majeure a été celle des cas de fusillés de droit commun : aussi ai-je pu, peu à peu, ne plus amalgamer tous les fusillés en une seule et unique "fratrie", celle des fusillés "pour l’exemple".

Votre tâche vous a également amené à retrouver des lieux de sépultures de fusillés...
La problématique des sépultures me paraît essentielle. Car à terme, lorsque différentes parties prenantes se seront positionnées et exprimées sur le statut des fusillés, sur une éventuelle forme de "réhabilitation", leur place dans l’histoire et la mémoire nationales, les regards se porteront vers deux traces tangibles de ce qui demeure de ces hommes de manière prégnante : les monuments aux morts, et les sépultures. Ce fut parfois déjà le cas par le passé, et dans un avenir plus ou moins proche, ces deux lieux emblématiques seront à nouveau un enjeu mémoriel au sein des commémorations. D’aucuns souhaiteront inscrire des noms de fusillés sur des monuments aux morts, d’autres se rendront sur des tombes de fusillés. Ma conscience me pousse à localiser, et dans le meilleur des cas, à retrouver, des tombes de fusillés, puisque ces hommes font partie de notre histoire ; la justice militaire, quel que soit ce que l’on pense de son action, les a jugés, condamnés et fait exécuter. Personne n’y pourra plus rien changer, puisque les faits sont là.

Qu’est-ce qui vous a poussé à retrouver ces sépultures ?
Je pense qu’il est bon de tenter de trouver et de préserver ce qui peut l’être encore, à savoir les sépultures, lorsque cela est possible. Un second point tient aux pérégrinations des corps des fusillés, au gré du bon vouloir de l’autorité militaire ou de la tenue de l’état-civil militaire : certains fusillés ont volontairement été plongés dans l’oubli, alors que d’autres, pour diverses raisons, ont reçu un emblème portant la mention “Mort pour la France". Et bien d’autres cas de figure existent entre ces deux extrêmes... Il est pour moi important de tenter de faire la lumière, si je peux y contribuer, sur les différentes façons suivant lesquelles le fusillé est devenu "un mort bien encombrant", dont la mort a souvent été masquée, avec néanmoins quelques "ratés". Aussi est-ce la tâche à laquelle je me suis attelé au sein de ce groupe, dont j’ai grand plaisir à faire partie tant il est intellectuellement exaltant, et tant ladite tâche semble être toujours inachevée.


Jean-Claude Poncet, pour votre part, vous avez effectué des recherches sur la presse de province, dans laquelle vous avez retrouvé plusieurs noms de fusillés. Pourquoi employer cet axe de travail ?
A la mort de mon père, Savoyard, venu à Paris en 1919, au retour de guerre de son père, j'ai voulu me rapprocher de la famille que j'avais là-bas. J'ai consulté pratiquement toute la presse savoyarde de la Première Guerre mondiale aux archives départementales de Savoie. J'ai négligé à tort le début de l'année 1914, et surtout l'année 1919. Cela devrait faire l'objet de prochaines recherches. J’avais envie de découvrir la richesse de cette presse du début du siècle dernier, avec des journaux locaux engagés politiquement très divers, au ton parfois assez rude. Cette approche permet de se forger rapidement une idée des conflits religieux, politiques, et l'on perçoit toutes les sensibilités. Et puis tous les arrondissements avaient leurs journaux : Chambéry, bien sûr, Albertville, Moûtiers, Saint-Jean-de-Maurienne et Aix-les-Bains. Assez vite, après la mobilisation, des informations sur les unités savoyardes parviennent aux journalistes qui font paraître ces lettres. Les hommes politiques mobilisés publient également. Les avis de décès et les cérémonies religieuses apparaissent. Très vite, j’ai été troublé, et j’ai eu l’impression que tout le monde connaissait l’étendue du carnage… Et puis, j’ai découvert des histoires méconnues : les arrestations de prisonniers allemands évadés cherchant à passer en Suisse, la chasse aux profiteurs, aux embusqués, aux déserteurs, le récit de Français cherchant à passer en Italie au début de la guerre, la recherche des insoumis...

Pour quel raison avez-vous rejoint le groupe du général Bach ?
Faire partie d'une équipe avec le Général Bach m'a semblé tout naturel. J'avais acheté son livre sur les “fusillés pour l'exemple", et j’ai pu rentrer en contact avec lui facilement. Partager est essentiel dans le cadre d’un travail sur la Grande Guerre : la constitution d'un groupe de travail et de réflexion, composé de parfait bénévoles, animés seulement par le désir de s'enrichir intellectuellement et de participer à une œuvre commune, m'a semblé aller de soi.

Yves Dufour, de votre côté, c’est une enquête sur votre grand-père qui a fait naître votre intérêt sur ce conflit...
Dans les années 80, après avoir créé plusieurs expositions sur l’histoire du Corps expéditionnaire français (CEF) en Italie 1943/44, je suis parti à la poursuite de mon grand-père, cet inconnu, soldat de la Grande Guerre, puis de son régiment, le 134e régiment d’infanterie, implanté à Mâcon. De la recherche des 2700 morts du régiment pour établir une base statistique fiable - la seule liste des morts connue, celle de l’historique était très en deçà de la réalité -, j’ai fouillé dans beaucoup d’archives, dont les registres de l’état-civil des décès des militaires des régiments,. De fil en aiguille, je me suis attaché à écrire sur ces hommes, à travailler sur tous les aspects de cette guerre, vue du régiment mâconnais, et à élaborer une étude statistique sans doute sous l’influence de Jules Maurin et de sa brillante thèse.

Pourquoi Jules Maurin ?
Sans doute à cause de son livre Armée Guerre Société, soldats languedociens, qui est un formidable ouvrage. Sa thèse a été trop méprisée par ses contemporains. Pour moi, l’approche multidimensionnelle de cet ouvrage a été très enrichissante. En exploitant, pour la première fois à grande échelle, sans les moyens informatiques actuels, un échantillonnage des fiches de matricules, basé sur 31 classes de 1889 à 1919 des soldats languedociens, cet historien a réalisé un monumental ouvrage à la Jean Norton Cru où il a étudié tous ces soldats d’un point de vue historique, sociologique et anthropologique. Jules Maurin voulait donner un coup de projecteur sur ces “hommes ordinaires” et nous faire comprendre l’importance de leurs témoignages. Son livre avance un ensemble de thèmes d’études que chacun peut développer à son tour. Les propos de Jules Maurin sont clairs, audibles pour chacun ; c’est ce qui fait un de ses attraits, loin des phraséologies universitaires utilisées par d’autres. Comme le souligne Frédéric Rousseau, qu’il s’agisse de la plupart de ses conclusions ou simplement de sa manière d’être historien, sans doute comprend-on mieux maintenant pourquoi les historiens culturalistes français préfèrent penser la Grande Guerre sans Jules Maurin et pourquoi sa thèse demeure si obstinément absente de leur horizon

Comment avez-vous intégré le groupe Prisme 14-18 ?
Un des aspects de l'étude du 134e régiment d’infanterie concernait les condamnés de toutes sortes du régiment. J'ai donc dépouillé les 923 dossiers les cartons de la justice militaire de la 15e DI, puis présenté une petite synthèse sur un forum consacré à la Première Guerre. Je suppose que des personnes ont trouvé cela intéressant, car j’ai reçu une invitation à intégrer le groupe en novembre 2013.


De nombreux témoignages font état d'exécution de fusillés. Stéphan Agosto vous les avez recensés. En trouve-t-on beaucoup ?
Les relations d’exécutions capitales sont relativement présentes dans les carnets, souvenirs ou correspondances laissés par les combattants de la Grande Guerre. Ces récits, variés tant dans leurs formes que dans les impressions qu’ils proposent, offrent une vision incarnée de moments qui restent certainement parmi les plus rudes auxquels il fut donné aux soldats d’assister, voire de participer.

Quelle en est la teneur et sont-ils des sources dignes de foi ?
Outre qu’ils viennent illustrer les faits et gestes des protagonistes d’un cérémonial sèchement dicté par les instructions officielles, ces récits sont surtout l’occasion pour leurs auteurs de venir témoigner des sentiments et des impressions que ces exécutions suscitaient dans la troupe. En ce sens, ils sont un complément utile aux seuls rapports conservés par les archives de la justice militaire. Si une étude des motivations qui justifièrent ces exécutions a été entreprise, il reste utile de saisir parallèlement comment fut perçue cette démonstration extrême de l’autorité militaire. Ces témoignages nous y aident.
Ainsi, il m’a semblé opportun de proposer au groupe de travail qui se mettait en place autour du général Bach, un recensement de ces récits. Au labeur aride de la recherche des cas d’exécutions et des recoupements ardus qu’il oblige, à l’établissement délicat des tableaux et des synthèses, il était important, voire sain, d’opposer ces prises de paroles, parfois bouleversantes, souvent instructives et toujours empruntes d’une humanité absente des rapports officiels.

Cette tâche est-elle terminée ?
Ce travail de recensement des témoignages d’exécution est toujours en cours. A terme, il me semble qu’ils mériteraient une attention particulière, voire une étude spécifique : sont-ils une source fiable et supportent-il les recoupements avec les autres sources disponibles ? Quels sont les apports et les limites de ces récits ? Enfin, un discours se dégage-t-il de ces prises de paroles individuelles ?

De votre côté Bernard Larquetou, vous avez déniché quantité de dossiers de fusillés dans le fond de Justice militaire, conservé à Vincennes (SHD)...
Les dossiers de justice militaire n'étaient pas conservés à Vincennes, comme beaucoup d'autres, mais au fort de l'Est, à Saint-Denis, éloigné de Vincennes de plusieurs kilomètres. Ces archives sont désormais à Vincennes. Avant de travailler sur les fusillés, je cherchais des dossiers concernant des hommes de régiments dont je m'occupe depuis des années (29e; 329e et 420e RI), et qui avaient comparu devant les conseils de guerre pour différents motifs. J'étais alors en contact avec le responsable des archives de justice militaire, contact que j'ai pu maintenir, ainsi qu'avec son successeur, lorsqu'il s'est agi de rechercher les dossiers des hommes qui avaient été condamnés à mort et fusillés. Je transmettais une liste, parfois longue, de cotes de cartons dans lesquels je devais trouver les dossiers. Ces cartons étaient véhiculés depuis Saint-Denis, et tenus à ma disposition au SHD.

A quelles difficultés vous êtes-vous heurté pour retrouver ces archives ?
Sans parler réellement de difficultés, ce qui m'a parfois gêné, c'est le mauvais état de certains dossiers... Les chemises cartonnées renfermant les pièces du dossier, certaines pièces du dossier sont usées par le temps et déchirées. Il faut prendre des précautions afin de ne pas aggraver l'état de ces archives; je m'inquiète à l'idée que ces documents soient souvent manipulés; ils n'y résisteront pas ! Enfin, j'ai eu souvent des difficultés pour obtenir les cartons... Mais je préfère ne pas trop m'étendre sur ce problème.

Enfin, Jérôme Charraud vous avez rassemblé toutes ces informations, ainsi que celles du général Bach, dans une base de données...
Cette étude a commencé avant de collaborer avec le Général Bach. Mon enquête sur la Première Guerre mondiale, qui a démarré en 2000, a nécessité la mise en place de différents tableaux, comme celui des morts pour la France (MPF) des régiments de l’Indre (environ 11 000 noms). De mon propre chef, je m'étais également lancé, vers 2010, dans un inventaire des fusillés, afin de combler le manque de données disponibles, notamment concernant le 9e Corps d'Armée. Des fiches papier, je suis alors passé à la base de données, afin de mieux visualiser la masse d'informations. Une fois mon projet bien avancé et après avoir lu les références sur le sujet, entre autres Pedroncini, Offenstadt, Loez, Saint-Fuscien... j’ai pris contact presque naturellement avec le général Bach, et nous avons pu échanger nos données.

Combien de noms de fusillés regroupe votre base de données fusillés, classés selon quels champs ?
Plus que des données précises, d’ailleurs en constante évolution et qui feront l’objet d’une publication ultérieure, je préfère m'intéresser à l’outil. Le but d’une base de données est de recenser la multitude de sources d’informations. Le challenge, pour moi, était de mettre au point un outil qui puisse rendre service à notre groupe sans nécessiter trop de compétences informatiques. Le nombre d’entrées possibles est assez important, du fait notamment de la grande disparité des sources, officielles ou non. Au final, aujourd’hui, la base est constituée de plusieurs bases, chaque "mini-base" abordant un thème différent, afin de différencier les cas, souvent peu semblables. On trouve ainsi les fusillés aux armées, les fusillés de l’intérieur, les fusillés aux colonies, les exécutions sommaires... Il y a même une base contenant uniquement le soldat François Waterlot, seul survivant d’une exécution. Tout ce travail a été récemment repris, cas par cas, par Eric et Yves, qui avec le général Bach, ont recroisé toutes les données afin de valider les informations existantes.

Comment travaillez-vous ?
Avec les membres du groupe, nous échangeons régulièrement sur le sujet, chaque nouvelle piste est exploitée, et lorsque nous avons assez d’informations, j’enregistre cela dans la base. Une autre activité consiste à gérer le serveur documentaire, regroupant toutes les données iconographiques du groupe, via un serveur dédié sur internet, que ce soit les photos de Bernard, les témoignages de Stéphan, les articles de Jean-Claude et, bien sûr, la base originelle du général Bach. On y retrouve les actes de décès collectés, les copies de JMO, de dossiers de justice, les articles de presse... La mise en commun permet une plus grande réactivité et une vision globale nécessaire au vu de l’ampleur du sujet.

Premier billet de Prisme 14-18 à lire en cliquant sur ce lien.

21 mai 2013

Les invités du 36e : Michel Rouger et Léon Vivien. L’homme de Meaux et l’homme de mots

Michel Rouger, directeur du musée de la Grande Guerre de Meaux. (Photo DR)
Un mois et demi après le lancement de la page Facebook de Léon Vivien - ce poilu de fiction qui raconte quotidiennement son expérience du front en direct des années 1914-1915 -, Michel Rouger, directeur du musée de la Grande Guerre de Meaux, revient sur la genèse et les intentions du projet.

Comment est née l’opération Léon Vivien ?
A l’occasion de notre premier anniversaire [novembre 2012, NDR], l’agence de publicité française DDB, dans le cadre d’un mécénat, nous avait offert une campagne de communication, déclinée en huit visuels, basée sur des photos de la collection du Musée de Meaux. En 2013, l’agence a récidivé et nous a proposé de faire un “Facebook 1914”. L’idée nous a été donnée et, en deux minutes, nous avons été immédiatement conquis. Cette initiative était une nouvelle fois le prolongement de notre travail au musée. Et puis j’aimais particulièrement la confrontation d’un outil d’aujourd’hui avec un événement qui s’est déroulé il y a cent ans.

Quelle dimension du conflit souhaitiez-vous transmettre ?
Plus qu’une “dimension” du conflit, notre but principal était de parler du conflit au plus grand nombre, d’avoir une approche sensible de la Première Guerre mondiale, à hauteur d’homme. Avec Léon Vivien, nous n’étions pas dans une vision “aérienne” du conflit. Il s'agissait indiscutablement de faire écho au travail que nous nous nous efforçons de faire au musée de Meaux. Notre volonté n'était donc pas de faire un “coup” marketing... De même, le choix d'un poilu instituteur était volontaire. Il s’agissait d’avoir, à un moment donné, un regard un peu critique à l’égard de ce conflit et d’en démontrer toute son absurdité.

Combien de personnes ont travaillé sur cette opération ?
Elle a mobilisé plusieurs intervenants. A l’agence DDB, elle réunissait deux créatifs : un sur l’écriture, l’autre sur la création artistique. Du côté du musée de Meaux, nous avions une coordinatrice du projet, une documentaliste, un webmaster et une personne du service conservation. Toute l’opération a été écrite au préalable. Une première version du témoignage a été produite par l'agence au terme d’une immersion complète dans les témoignages et les archives. Sur ce premier jet, j’ai fait trois ou quatre relectures complètes, avec Jean-Pierre Verney, l’historien qui a vendu sa collection d’objets au musée. Nous avons, entre autres, corrigé les faits historiques qui n’étaient pas fidèles. Nous avons, enfin, fait un gros travail sur la sélection des images les plus pertinentes, notamment sur la période concernée.

Pourquoi avoir justement choisi cette période 1914-1915, qui englobe le début de la guerre et les grandes offensives ?
C'était délibéré. Cela nous permettait, en premier lieu, d'insister sur l’ignorance qu’ont les soldats sur la durée que va prendre le conflit. Et l’on souhaitait également faire le lien avec l’arrière. C’est la raison pour laquelle Léon ne part pas immédiatement sur le front. Cela permet de suivre sa formation, sa période d’instruction...

L’idée de reprendre un vrai témoignage ne vous a-t-elle pas séduit ?
Non. Pour plusieurs raisons. Nous avons bien ce type de témoignage au musée, dans nos collections... Mais nous n’avions pas forcément les photos pour “nourrir” le témoignage. Car cette opération était aussi un moyen de valoriser nos collections et de les faire vivre. En outre, comment faire pour aborder autant de thèmes que nous le souhaitions : la camaraderie, la vie et la mort dans les tranchées, la peur, etc. ? Et puis, comment pouvait-on se permettre à partir d’un témoignage authentique d’”inventer” une femme, une mère, des amis, etc ?  D’un point de vue moral, cela me gênait énormément. A sa manière, Léon incarne un peu ce que chaque soldat a vécu dans son quotidien. De même, nous ne souhaitions pas associer Léon à de vrais noms de lieux et de champs de bataille. L’idée était de tendre vers l’universel.

Pourquoi le problème de la censure du courrier des soldats n’est pas évoqué ?
Léon Vivien, c’est le témoignage d’un soldat de la Grande Guerre qui possède un smartphone dans une tranchée... Le présupposé de cette opération ouvre de nombreux champs du possible. Dès lors, on peut imaginer qu’il existe une certaine tolérance de l’état-major. De même, on accepte que Léon Vivien ait des camarades, qui ont aussi une page Facebook et qui communiquent avec lui. Pour autant, le problème de la censure n’a pas été évacué : nous y faisons référence dans deux ou trois billets.

La “philosophie” Facebook, avec les amis de Léon, les commentaires, le récit sur un plan anecdotique, etc. s’est imposée d’elle-même dès le départ ?
Elle est apparue immédiatement. Léon devait avoir une famille, des amis... Dès la genèse du projet, il y avait cette notion de réseau. En revanche, nous voulions que le “mur” de Léon ait du sens, qu’il ait un contenu intéressant, avec de l’information, qu’il ne présente pas forcément des moments anodins, comme sur certaines pages Facebook contemporaines. Les billets, tels qu’ils ont été écrits, auraient-ils pour autant été considérés comme futiles il y a cent ans ? Je n’en sais rien. Cet exercice ouvre de nombreuses interrogations dont nous n’avons pas forcément les réponses.

Comment avez-vous travaillé les “commentaires” qui sont faits sur le mur de Léon Vivien ?
Ils étaient écrits en parallèle des images que l’on trouvait intéressantes. Les images “fortes”, que l’on souhaitait faire apparaître, imposait l’“angle” du texte. Et puis, il y avait des idées que l’on voulait faire passer. Pour cela nous avons utilisé les commentaires...

L’opération doit s’achever cette semaine. Pourquoi ne pas la prolonger, sur une valeur de plusieurs mois ?
C’est une opération très contraignante. Pour ce mois et demi de mise en ligne, nous avons travaillé pendant quatre mois en amont. Ce n’était donc pas compatible sur une démarche de plus grande ampleur, a fortiori dans le cadre d’une opération de mécénat. Et puis, peut-être que nos lecteurs se seraient lassés. Nous voulions raconter le plus de choses possibles dans un temps court. En “diluant” sur six mois aurions-nous conservé le même intérêt et la même tension ? Je n’en suis pas certain.

Qu’allez-vous faire de cet engouement pour Léon Vivien ?
Plus de 54 000 personnes se sont abonnés à cette page. C’est un succès auquel nous ne nous attendions pas. Il n’y a qu’à voir la façon dont les lecteurs se sont appropriés le personnage. La question de l’après-Léon se pose bien évidemment. Mais encore faut-il prouver l’intérêt d’une déclinaison... Peut-on imaginer un livre sur Léon Vivien ? C’est à voir. Cette opération conserve un réel sens si l’on considère le support sur lequel elle a été créée. Certaines personnes m’ont ainsi confié n’avoir jamais avoir ouvert d’ouvrage sur la guerre 14-18, mais attendre, chaque jour, la publication d’un billet de Léon Vivien. En revanche, ce qui est certain, c’est que l’on va utiliser la page Léon Vivien dans le cadre de nos ateliers pédagogiques pour intéresser les collégiens à ce conflit.

Va-t-il y avoir demain des Léon Vivien allemand, anglais, américain...?
Qu’un musée allemand, belge, lance chacun son projet Léon dans sa langue, ça serait en effet la plus belle des récompenses.


Léon Vivien. (création DDB)
Interview : six questions
à Léon Vivien


Quel est votre moral ces derniers jours ? 
Evidemment, la situation n’est pas facile, et tous ces morts que nous croisons de plus en plus nombreux chaque jour me perturbent toujours un peu plus. Et puis quand la mort s’approche encore plus près de vous et frappe un de vos amis les plus chers, alors c’est terrible et le moral en prend un coup. On se dit que l’on pourrait être le prochain sur la liste. Mais si je garde le moral et un peu d’espoir c’est pour ma femme, Madeleine, et mon fils, à qui je ne cesse de penser et pour qui je me dois de tenir coûte que coûte. 

Vous avez bénéficié d'une permission. Qu'avez-vous pensé du “monde de l'arrière” ? 
Quelle bouffée d’air cette permission et, surtout, quel bonheur de découvrir mon fils ! J’étais tellement impatient ! En chemin, j’ai bien vu que la vie continuait et s’organisait, mais je n’avais qu’une idée et qu’une pensée en tête : rejoindre les miens et découvrir les joies d’être père pour la première fois. Je leur ai consacré tout le peu de temps dont je disposais lors de cette permission exceptionnelle. 

Comment se passe le travail de votre épouse à l'usine d'armement ? 
C’est un travail difficile au cours duquel les femmes manipulent des tonnes d’acier pendant près de 12 heures par jour. Alors, enceinte, vous imaginez bien à quel point cela peut être encore plus pénible. C’est pour ça qu’elle a arrêté. Mais plus vite tout le monde se mobilisera, plus vite on sortira de ce marasme. Et puis, pour Madeleine, c’était sa manière à elle de sauver la vie de son mari.

Que pensez-vous de la contribution des femmes à l'effort de guerre ? 
Tous les hommes sont désormais partis au front, même moi qui avais pourtant été réformé ! Alors, il faut bien que la vie continue à l’arrière ; nous avons besoin des femmes, leur mobilisation et leur travail sont indispensables. Et puis je pense que c’est une façon aussi pour elles de se sentir utiles et de soutenir leur père, leurs frères, leurs fils, leur mari partis au front. 

Ne craignez-vous pas que votre correspondance avec votre épouse et vos camarades soit interceptée par la censure ? 
Je sais que potentiellement tous mes échanges peuvent être lus, bien que seuls mes amis peuvent techniquement avoir accès à nos échanges. Je n’ai pas peur, je ne fais que relayer la dure réalité, et puis il faut bien que l’on s’apporte tous un peu de réconfort au moins par les mots. 

Vous attendiez-vous à une guerre de cette dimension ? Considérez-vous toujours cette guerre comme nécessaire ? 
Bien sûr que non ! Je ne pensais même pas un jour être mobilisé ! Et, au final, nous sommes au printemps 1915 et toujours dans un sacré bourbier ! Mais tout ça, ça sera bientôt terminé, je n’en doute pas. Mais si ça a été de plus en plus dur jusqu’ici, on est près de l’issue du conflit… Du moins, je l’espère. De toute façon, la contre-offensive était nécessaire pour repousser l’ennemi ; nous n’avions pas d’autres choix. Il va pourtant bien falloir que tout ça s’arrête, il y a trop de morts… Je crois en l’Homme, mais son absurdité dépasse parfois l’entendement. Tout cela vaut-il encore réellement la peine ? J’espère que oui…. pour l’avenir de mon fils.


Merci à Vincent pour l'idée, au musée de Meaux et à son équipe pour leur participation.

23 avr. 2013

L’invité du 36e : André Bach et la réhabilitation des fusillés de la Grande Guerre

Coiffé du drapeau français à la mairie de Craonne,
le général André Bach (photo DR).
La décision récente du gouvernement de réhabiliter au cas par cas les soldats fusillés "pour l'exemple" de la Première Guerre mondiale a provoqué une levée de boucliers de la Fédération Nationale de la Libre Pensée (FNLP), qui milite pour une action collective. Voyant à ces deux approches le risque qu'elles ne répondent qu'inadéquatement aux attentes de l'opinion en général, et aux descendants des fusillés, surtout, André Bach, ex-chef du Service historique de l’armée de terre (Shat) de Vincennes, historien, chercheur et écrivain, dont le deuxième ouvrage consacré à la question vient de paraître*, a répondu à nos questions et imagine une troisième voie.

Mon général, vous avez lu la récente réaction de la Fédération Nationale de la Libre Pensée (FNLP) à propos des déclarations du ministre chargé des Anciens combattants, quant à sa position sur la question des modalités de réhabilitations éventuelles de "fusillés pour l’exemple" en 1914-1918 ?
Oui. C’est une position catégorique que je comprends, mais qui n’est pas la mienne.

La position de la Libre Pensée vous a-t-elle surpris ?
La FNLP est une organisation militante et on ne peut lui reprocher de prendre une position militante. Ses objectifs sont clairs : une défiance envers les pouvoirs établis. En (bon ?) historien, je peux citer quelques extraits d’un article de Christian Eyschen, leur vice-président, sur ce qu’est la laïcité, article paru dans leur très bonne revue : La Raison, tout récent, en mars 2013.
“Contre qui lutte la Libre Pensée ?
“Une société où le pouvoir et ses affidés entendent imposer partout ce qu’il faut penser, ce qu’il faut manger, comment il faut se vêtir, dans la rue et même chez soi.
“Une société où l’on nous inculque que penser, c’est déjà désobéir.
“Un Etat qui se considère comme fermement démocratique parce qu’il est d’accord avec lui-même, [...] un système de caste qui se reproduit par lui-même et pour lui-même. Un Etat qui connaît toujours la volonté des gens avant de la leur demander. Un Etat qui peut les maltraiter impunément.
“Un Etat dans lequel une conception de l’Histoire fait la loi.
“Un Etat dans lequel l’Histoire est un auxiliaire de la politique.”


Que vous évoque cet extrait ?
Parmi les institutions deux sont clairement visées, celles regroupées dans la fameuse formule : “Le sabre et le goupillon”. Nous avons donc une approche “libertaire”. Je précise que pour moi ce n’est pas un gros mot, et qu’il attire ma sympathie comme l’appel à penser par soi-même, à se fier à son libre arbitre. J’ajoute qu’invité à maintes reprises pour m’exprimer dans des soirées de la Ligue, j’ y ai trouvé toujours un accueil chaleureux, un grand intérêt pour mes recherches et j’ai constaté qu’elles étaient prises en compte pour nourrir le discours militant. J’aime échanger dans ce milieu qui a une haute idée de l’homme... Les militants sont nécessaires à l’approfondissement de la pratique démocratique. Ils sont légitimes à mettre sur la place publique des sujets clivants. Ils portent une voix libre, une voix de combat et il n’est pas surprenant de les voir s’exprimer sur un sujet qu’ils détestent singulièrement : l’embrigadement par l’Etat des citoyens pour la guerre.

Vous souhaitez réagir sur la question des “fusillés pour l’exemple”(1). Pourquoi et à quel titre ?
En qualité d’historien, je ne devrais pas normalement réagir... C’est un débat récurrent : l’historien a à se confiner à l’analyse de son sujet en le maintenant à distance. Il n’est et reste historien qu’en se défiant de toute charge émotionnelle et surtout en n’intervenant pas dans le débat public. Nicolas Offenstadt résume bien cette injonction dans son ouvrage Les Fusillés de la grande Guerre. Il écrit : “La discipline historique n’a pour vocation ni d’instruire des procès ni d’être la science organique des pouvoirs...”(2)

 Vous souhaitez pourtant vous inviter dans le débat aujourd’hui ?
Je travaille sur la justice militaire depuis que j’ai dirigé le Service historique de l’armée de terre (SHAT), à Vincennes, entre 1997 et 2000. Ma résolution, connaissant la sensibilité mémorielle du sujet - notamment depuis la déclaration de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur la mémoire des soldats "fusillés pour l'exemple", à Craonne le 5 novembre 1998 -, avait été, comme tout historien, de rester le plus à distance du sujet pour ne pas me laisser entraîner dans les polémiques. Un seul but : dépouiller les fonds de Justice militaire peu visités jusqu’alors pour y chercher la réalité conservée et la restituer. En 2003 mon ouvrage Fusillés pour l’exemple 1914-1915 paraissait. Il évoquait, en initiales, le destin de quelques-uns de ces derniers. Cela m’a valu, j’aurai pu l’anticiper, un courrier conséquent, demandeur de précisions sur l’identité de quelques “Pour l’exemple”. Certaines de ces lettres m’ont perturbé : elles provenaient de descendants de fusillés. J’y découvrais une souffrance vécue encore de nos jours au quotidien. Qu’une petite fille de fusillé m’écrive, après m’avoir raconté ce qu’elle avait pu apprendre, très tardivement : "Je dois dire qu'en ce qui me concerne, sans cette réhabilitation, ma vie perdrait une partie de son sens, puisque je n'aurais pu libérer totalement les miens de cette honte et de cette infamie", m’a, entre autres, interpellé.

Quel était la teneur de ces lettres ?
Le leitmotiv général était : “Vous qui avez pu avoir accès aux dossiers, faites nous connaître ce qui s’est vraiment passé, que nous ne savons que par bribes, par ouï-dire.” Certaines disaient : “Nous vivons douloureusement encore aujourd’hui cette incertitude. Nous soupçonnons une grave injustice. Nos grands-parents et parents ont souffert en silence, nous ont tu les faits ou les ont déformés. Informez nous de ce que vous savez. Nous avons besoin de savoir la vérité, qu’elle soit connue publiquement.” D’autres ajoutaient : “On est prêts à tout entendre sur ce qui s’est passé, même si ce n’est pas fatalement glorieux, mais notre apaisement dépend de cette révélation.”

Quelle a été votre réaction ?
Jusque-là, j’étais plutôt serein. Je n’avais aucune difficulté, bien au contraire, à m’ancrer résolument dans mon idée de me refuser à tout débat sur des formes de réhabilitation, du domaine des joutes politiques. Mais ces courriers, s’ils n’ont pas modifié mes questionnements, m’ont fait prendre en compte cette souffrance et ces appels. Ils résonnaient en moi, inconsciemment lorsque je revenais à l’objet de mes recherches : qui étaient ces fusillés ? Pourquoi avaient-ils été condamnés ? Par quelles procédures ? Au nom de quoi ? Injustice, cruauté, ou bien justice rendue ? S’impliquer ainsi, j’en étais conscient, supposait que j’allais encourir la double accusation de prêtre défroqué de l’église Histoire et de conformiste. On risquait de dire que j’étais à la recherche de notoriété, surfant sur la vague porteuse du tout-émotionnel, du discours victimaire, qui dorénavant a pignon sur rue...

Vous avez pourtant poursuivi vos travaux...
J’ai persévéré en acceptant délibérément ce mélange des genres. J’étais poussé peut-être par ce goût du libre arbitre, si cher à la Libre Pensée, dont, ma hiérarchie, dans ma vie professionnelle antérieure, m’a fait sentir parfois qu’il était hypertrophié et peu goûté par l’institution.

Cette souffrance dans les lettres que vous évoquez ne vient-elle pas du caractère prétendument “secret” de ces archives ?
Oui, en partie, car jusqu’il y a peu de temps les archives étaient encore soumises à autorisation de consultation. De ce fait, jusqu’à présent, n’a été parcouru qu’une part très faible de ce corpus archivistique. Sans archives, une question douloureuse ne peut que se traiter sur des on-dit, à partir de perception d’enjeux clivants du présent. On ne peut faire autrement. Ici des archives existent, on dispose de la possibilité de faire évoluer la connaissance et faire qu’ensuite, le débat se poursuive mais en toute connaissance de cause.

A quelle conclusion en êtes-vous venu sur ces hommes “fusillés pour l’exemple” ?
Pour nos fusillés, on a la chance de disposer, comme je viens de vous le dire, d’une grande partie des dossiers de justice. Un des premiers chercheurs à avoir consulté un nombre conséquent de dossiers, Nicolas Offenstadt, a fait un constat que je confirme comme absolument pertinent, après avoir poursuivi moi-même le dépouillement de quelque 150 dossiers, et qui est celui-ci : “La notion d’exemple n’implique pas ipso facto une innocence du condamné, un cas douteux qui aurait dû faire l’objet d’une moindre sévérité ou un soldat fautif dans des circonstances exceptionnelles. On fusille "pour l’exemple” des innocents, des soldats désignés arbitrairement, pas plus responsables que le voisin, mais aussi des coupables au regard du Code de Justice militaire, ayant parfois bénéficié d’une certaine clémence jusque-là."(3)

Pour quelles raisons sont-ils fusillés ?
Une tentative de regroupement des causes d’exécution sur justement 150 dossiers me donne empiriquement les ensembles suivants : ceux qui, tout d’abord, ont clairement subi comme dit le général Rouquerol “le frémissement et la révolte de la chair au sifflement des balles et à l’explosion des obus"(4) et qui ont fléchi. On y retrouve les abandons de poste à chaud en lancement d’attaque, ou dans les tranchées en disparaissant dans les caches à proximité, ceux qui ont été manifestement commotionnés, les mutilés volontaires, une grande partie de ceux condamnés pour désobéissance. Personne aujourd’hui ne peut décemment prétendre qu’ils méritaient ce traitement. Dans un tel environnement de furie destructrice, le système neuro-végétatif joue des tours et on peut un jour être perçu comme héroïque tout en étant victime le lendemain d’un moment de défaillance. Les impressions ne sont pas des états, mais des fulgurances, et elles se succèdent sans solution de continuité. Des nerfs moins solides que d’autres, et voilà des soldats qui ont succombé aux névroses de guerre. Que leurs noms soient connus, débarbouillés de l’épithète inappropriée de “lâches”. Qu’ils reçoivent publiquement notre compassion.

Quelles sont les autres catégories ?
Les sous-groupes suivants peuvent être classés dans une zone d’un gris qui va jusqu’au noir : abandon de poste en temps calme et fuite délibérée à l’intérieur, tentatives de désertion à l’ennemi, voies de fait sans conséquences mortelles, pillages, multirécidivistes, repris de justice, meurtres et tentatives de meurtres. On peut affiner ces sous-groupes, en sachant qu’il ne s’agit pas de tracer une barrière infranchissable entre ces ensembles. Chaque homme fusillé y est classé un peu artificiellement avec son passé et son tragique destin.

Des catégories floues...
Les cas de figure sont très divers, et il est abusif d’en faire un bloc dénommé “Fusillés pour l’exemple”. On ne peut imaginer qu’un homme qui a eu du sang sur les mains, soit déclaré victime de guerre, inscrit sur un monument aux morts alors que sa victime à lui, a déjà son nom gravé comme héros de la guerre sur un autre monument. René Richard, président de l’association Bretagne 1914-18, qui a enquêté sur les fusillés bretons a fait le même constat : “Après lecture de tous ces dossiers, peut-on vraiment plaider pour la réhabilitation de tous les soldats fusillés pendant la Grande Guerre ? Tous ont en commun d'avoir été soldats, d'avoir été déférés devant un conseil de guerre, d'avoir été condamnés à mort et fusillés... Mais les motifs de condamnation vont de la faute vénielle à la dérive monstrueuse.” René Richard tient à ce que ceux frappés et diffamés pour des défaillances compréhensibles et excusables, "pour l’exemple" vraisemblablement, ne soient pas dissous dans l’ensemble des fusillés, car ce "serait leur ôter cette respectabilité ou même cet honneur que l'on revendique pour eux, pour qu'ils soient lavés d'une accusation souvent inique, pour que leur condamnation, considérée comme infamante par le public et vécue comme infamante par leurs familles, soit reconsidérée, même de façon symbolique et même si elle fut prononcée dans un cadre tout à fait légal"(5). En lisant ce texte de René Richard, j’ai retrouvé l’écho des propos tenus par des descendants de fusillés, soucieux, après avoir découvert que leur ancêtre avait été traité injustement, de ne pas les voir reconnus comme tels aux côtés d’autres soldats à la conduite moralement répréhensible. Pour eux, à leurs yeux, s’il en était ainsi, ce serait une nouvelle injustice, les chargeant d’une nouvelle et aussi injuste peine.

Qui incriminer alors ?
La mobilisation en France, plus que dans tout autre pays, si ce n’est en Serbie, s’est caractérisée par un prélèvement d’hommes d’un volume tel que les tares physiques ou fragilités psychiques, devant les besoins, n’ont pas été prises en compte dans la sélection. La fraction minoritaire marginale, vivant d’expédients dans une société dure aux pauvres, sans Etat répartiteur de solidarité nationale, a elle aussi rejoint les drapeaux, se comportant sous l’uniforme comme dans la vie civile. Il est aisé de comprendre qu’habituée des tribunaux civils, elle ait eu maille à partir avec la Justice militaire. Militer pour stigmatiser le fait que dans notre histoire nationale de 1857 à la fin de la Première Guerre mondiale, l’Etat français ait pu donner force de loi à un code de justice militaire qui, dans son préambule, portait qu’il faut en présence de l’ennemi “une répression aussi prompte et aussi exemplaire que possible” et qui, dans son titre II, précisait à l’intention des juges : “C’est l’intimidation que l’on doit toujours avoir en vue, parce qu’elle va droit au but et qu’elle seule peut produire de salutaires effets”, relève de la démarche citoyenne. Rendre mieux visible à l’opinion ce que la Libre Pensée estime être une faute morale grave de l’Etat, en obligeant celui-ci à proclamer injustes les jugements militaires dans leur totalité, à se déclarer en quelque sorte coupable de cet état de fait et donc s’en repentir, peut se concevoir. Mais, si on me suit dans ma démarche qui consiste à rendre justice à ceux cruellement traités pour des défaillances ponctuelles “à titre d’exemple”, cela ne peut laisser qu’un goût amer d’inachevé, d’inabouti.

Est-ce à dire qu’il faudrait dès lors reprendre tous les procès et les rejuger cas par cas ?
J’ai été tenté par cette voie il y a quelques années et j’ai entamé un dialogue fructueux et enrichissant avec la Ligue des droits de l’Homme. Elle peut s’enorgueillir d’avoir entre les deux guerres réussi à secouer l’inertie étatique pour que soit réexaminés les dossiers les plus criants d’injustice et obtenu des réhabilitations exemplaires, et, de ce fait, on comprend que, pour elle, dans la continuité, la demande de réouverture des dossiers non rejugés est naturellement du domaine du réflexe.

Votre position a donc évolué...
A la réflexion, et au fur et à mesure de l’immersion dans une réalité complexe, j’en suis venu à la conviction que cela ne menait qu’à une impasse. Rouvrir des dossiers impliquerait de faire apparaître des erreurs judiciaires à corriger. Or, on risque de n’en trouver que très peu. Dans un milieu où la promiscuité se vit 24 heures sur 24, tout un chacun sous le regard de l’autre, le constat de matérialité des faits ne demande pas grand effort... La majorité des inculpés ne faisait aucune difficulté pour en convenir. La vraie question est plutôt de savoir si de tels manquements à la discipline rendaient légitime un traitement aussi barbare et cruel que celui de se faire exécuter par ses propres camarades. En bref, rouvrir les dossiers pour rejugement ne peut mener qu’à une impasse.

Tout de même, le cas récent de réhabilitation du lieutenant Chapelant peut laisser penser qu’une réhabilitation au cas par cas est possible...
J’y viens justement... Le 11 novembre 2012, par une décision du ministre chargé des Anciens combattants, est paru un texte déclarant le sous-lieutenant Jean Chapelant, fusillé le 11 octobre 1914, “Mort pour la France”. Le commentaire y attenant disait qu’il s’agissait d’une nouvelle politique visant à la réhabilitation au cas par cas, suite aux demandes de particuliers ou d’associations. La communication ajoutait que cet officier avait été condamné sur le faux motif qu’il s’était rendu, alors qu’en réalité il avait été fait prisonnier, s’était évadé et blessé lors de cette évasion. C’est cette version qui encore aujourd’hui est déclarée officiellement.

Version à laquelle vous ne souscrivez pas ?
L’historien ne peut confirmer cette version. Je vais vous expliquer pourquoi. Le dossier Chapelant à Vincennes est peut être celui qui est le plus volumineux parmi ceux concernant les fusillés. Il s’est en particulier gonflé lorsque la Cour spéciale de justice militaire, entre 1933 et 1935, s’est penchée sur les demandes de réhabilitation. Cette cour avait été exigée par les anciens combattants qui avaient obtenu que la moitié des jurés soient issus de leur rang, hormis cadres d’active. Un grand bond juridique y a été accompli permettant la réhabilitation entre autres des caporaux de Souain et des quatre fusillés de Flirey par le biais de l’attendu suivant : “Attendu que si les nécessités impérieuses de la discipline commandent en temps de guerre le sacrifice de la vie au devoir, ce sacrifice ne peut être imposé lorsqu’il dépasse les limites des force humaines.” En dépit de cette prise de position jurisprudentielle, en date du 3 mars 1934, la Cour a confirmé, le 6 juillet 1934, la validité juridique du jugement ayant condamné à mort Jean Chapelant. Ce jugement n’a jamais été cassé depuis, et donc la décision du 11 novembre n’a pas pouvoir de remplir cet office. On est donc en face d’une décision déclarant “Mort pour la France” un officier qu’un tribunal, en temps de paix, hors des pressions du conflit, a refusé de déclarer innocent... Inutile d’insister sur la prééminence des décisions de justice sur des déclarations politiques. Faire casser ce jugement de 1934 me paraît problématique.

Est-ce à dire que Jean Chapelant ne peut pas être réhabilité ? 
A mes yeux si, mais pas par la voie juridique ! Que nous dit son dossier ? Jean Chapelant est un jeune homme de 23 ans qui s’est engagé pour trois ans dans l’armée, en 1909, à 18 ans. A l’issue de ces trois ans, il a prolongé son séjour jusqu’en 1914, par rengagements successifs, de chaque fois un an, en 1912, 1913 et 1914. A la mobilisation, il est sergent depuis deux ans et demi. Les hécatombes de la fin du mois d’août font que le 1er septembre il est promu brutalement sous-lieutenant, chargé des mitrailleuses. Cette section est d’une grande importance pour le combat. Il n’y en a qu’une par bataillon. On désigne son chef avec grand soin. Chapelant a donc été distingué parmi ses pairs. En octobre son régiment est engagé dans un tourbillon meurtrier dans l’Oise. Après l’échec de la Marne, les Allemands tentent de passer en force au travers de la IIe Armée. On est entre la fin de la guerre de mouvement et le début de la guerre des tranchées. Le 7 octobre, Chapelant et ses hommes appuient la défense de la 3e compagnie du régiment. Tous les officiers de la compagnie sont hors de combat. Reste un sergent-major qui demande à Chapelant, plus haut gradé sur le terrain, de prendre le commandement. Il lui dit en même temps que les restes de la compagnie sont encerclés et à bout de munitions. Il conseille fortement de se livrer à l’ennemi. Durant ce dialogue, les survivants sans attendre, se rendent. Devant cela, Chapelant dit aux rescapés de ses mitrailleuses : “Suivons !”. Rendu dans les lignes adverses, il est contraint de se montrer avec un mouchoir blanc, pour inciter à la reddition les derniers opposants. Il est alors atteint à la cuisse et tombe au sol. Il va rester 48 heures ainsi et sera récupéré le 9 octobre, encore vivant lors du repli allemand. C’est ce qui se trouve dans le dossier. Le 10 octobre, il est condamné à mort pour capitulation en rase campagne. C’est ce jugement qui est resté confirmé en 1934.

Est-il donc “réhabilitable” à vos yeux ?
Dans toutes les armées, il existe des redditions. Parmi les 7600 officiers français prisonniers durant cette guerre, il y en a un certain nombre qui ont considéré de leur devoir, en conscience, de faire cesser un combat qui ne menait plus qu’à un anéantissement sans profit. Le code de justice militaire n’entrait pas dans cette subtilité. La conduite à tenir était résumée par les deux répliques de Corneille dans Horace : “– Que vouliez-vous qu’il fit contre trois ? – Qu’il mourût !” Mais reprenons l’histoire. Voilà un gradé qui, en début de guerre n’était que sergent, et se voit sollicité dans un environnement démentiel à prendre une initiative concernant une compagnie, à laquelle le hasard l’a tactiquement lié ce jour-là. Cette décision lui est soufflée par un sergent-major, gradé qui, il y a un mois, lui était hiérarchiquement supérieur. Pendant qu’il réfléchit à une situation dont on peut imaginer qu’il ne l’a, à ce stade, en rien envisagée, il voit les débris de la compagnie fuir sans armes du coté allemand... Il suit. Le motif est donc abusif. Il n’a pas organisé une reddition.

A quelle conclusion en arrivez-vous aujourd’hui concernant Chapelant ?
Avec nos yeux d’aujourd’hui, on ne peut qu’être en désaccord avec l’épithète de lâche qui lui a alors été jetée à la figure. Il a fait ce qu’il a pu dans une situation qui le dépassait, et qui dépassait son niveau de compétence. C’est pour moi un officier estimable, qui aurait du être soigné, réconforté, avant de reprendre sa place au front. Certains cherchent à sauvegarder sa mémoire en mettant en doute la version contenue dans le dossier. Ils répandent la version de la capture et de l’évasion, reprise dans la communication du ministre en novembre dernier. Telle qu’elle ressort du dossier, la réalité est plus terrible et rend d’autant plus évident la proclamation publique que ce jeune officier n’était pas un lâche et que sa mémoire doit être honorée.

Que faire alors si l’étude au cas par cas est - je reprends vos mots - “une impasse” ?
Je me suis longuement étendu sur le cas de Chapelant, car il a renforcé ma façon de voir les choses en tant qu’historien, ancien officier et citoyen. Il serait bien que cent ans après les faits, la question des “fusillés pour l’exemple” soit soumise au tribunal du peuple. Loin de harceler encore une fois l’Etat pour lui arracher une énième loi mémorielle, ce dernier, dans sa fonction d’impartialité pourrait mettre en place les conditions de publication-diffusion sur Internet de la version numérique des dossiers des fusillés. La plupart existent encore. Il faudrait naturellement une prise de décision de la Cnil pour autoriser la production des noms.

Mais à partir de quels éléments pourra-t-on se faire une opinion ?
Contrairement à ce que l’on peut penser, la parole des inculpés a été souvent recueillie dès la constatation de l’infraction, lors de l’enquête et assez fréquemment à l’audience. Tout n’est pas à charge. Les archives existent. On ne les cache pas, mais leur consultation est difficile compte tenu de leur état. Pour en finir du soupçon d’une histoire qu’on veut enterrer loin des regards, profitons du centenaire pour crever l’abcès.

Y a-t-il des risques à, sortir ces dossiers de leur relatif anonymat ?
Notre communauté nationale ne peut avoir peur de ces révélations. On dispose de suffisamment d’historiens spécialistes pour présenter les dossiers sans dire ce qu’il faut en penser(6). J’ai hésité longtemps à proposer cette transparence, même si elle est au goût du jour. Mais je ne vois que ce moyen pour que tout un chacun puisse distinguer les victimes d’injustice de ceux pour lesquels on peut se poser des questions. J’ai conscience que la révélation de ce qu’ont fait les turbulents aïeux de certaines familles, puisse heurter ces dernières. Ce n’est pas simple... Ce que je sais est qu’il est techniquement et financièrement faisable de mettre sous les yeux de tous les dossiers sur lesquels j’ai travaillé et continue à travailler.

En résumé réfléchir à des modalités de réhabilitation : oui, mais en sortant des voies classiques...
Oui. Une réhabilitation globale décrétée par l’Etat ? J’ai dit en quoi elle me gênait. De plus mon esprit un tantinet “libertaire” me fait dire que je trouve que pour un mouvement qui rejette “Un Etat dans lequel une conception de l’Histoire fait la loi”, il est piquant de demander à ce dernier de dire l’Histoire, sans attente que les historiens mettent à disposition ce sur quoi fonder une opinion. Une réhabilitation en reprenant juridiquement cas pas cas ? L’exemple malheureux de Chapelant, que je viens de vous expliquer, déconseille une démarche qui conduit à une impasse. Reste ma solution, iconoclaste peut-être, qui bouscule les usages : faire la transparence avec l’arrière-pensée que le citoyen est capable sans maîtres penseurs de décréter en son for intérieur ceux à qui il rend leur honneur foulé aux pieds dans les égarements d’un monde en folie... Pour cela, décider, en visant la transparence, l'ouverture aux citoyens de la réalité d’une des facettes de ce conflit qui a meurtri notre nation, me paraîtrait un signe fort de la volonté de l'Etat, en cette veille de la commémoration du centenaire de la guerre de 1914-1918, de contribuer à faire connaître la vérité tout en offrant aux descendants de fusillés un moyen d'apaiser une amertume et une souffrance qui les taraudent encore aujourd'hui. Le politique ne s'abaisse pas quand, à l'écoute de nos compatriotes, il cherche à concilier justice et humanité. J’assume, bien sûr, le côté incongru de cette démarche, longuement réfléchie au long de ces dix années consacrées à la quête de la vérité sur cette question. Ce sont les lettres bouleversantes de familles de fusillés qui sont la cause de ce “dérapage” d’un historien, qui n’oublie ni son expérience militaire auprès de ceux qu’il a eu à commander, ni le fait que, citoyen, il se doit de participer à la vie de la cité.

* A lire les ouvrages du général A. Bach : Fusillés pour l’exemple 1914-1915, 2003 Tallandier (épuisé, mais reédité 2013), Tallandier ; Justice militaire 1915-1916, 2012, Vendémiaire ; L’Armée de Dreyfus, Une histoire politique de l’Armée, de Charles X à l’Affaire, 2004, Tallandier.
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1 “Je n’ai pas parlé des fusillés pour mutineries (26 fusillés sur un total de 670 combattants français pendant la guerre). Par rapport à la question des fusillés, c’est un point statistiquement marginal. C’est en réalité un sujet en lui-même qui mérite une réflexion à part.”
2 Nicolas Offenstadt, Les Fusillés de la grande Guerre et la mémoire collective (1914-1999), Odile Jacob, Paris, 1999, 285 pages, page 16. "Excellent ouvrage à conseiller à tous ceux qui veulent d’emblée découvrir synthétiquement cette problématique."
3 Nicolas Offenstadt, op. cit., page 37.
4 Général Gabriel Rouquerol, Le 3° CA de Charleroi à la Marne, essai de psychologie militaire, Les combattants et le commandement, préface du général Estienne, Ed Berger-Levrault, 1934, 164 pages, page 106.
5 Bretagne 14-18, association de recherches et d'études sur la vie des Bretons dans la Grande Guerre, Bulletin n° 85 Décembre 2010, pages 9 à 14.
6 Ils sont peu nombreux encore mais compétents. Citons Nicolas Offenstadt, André Loez, Denis Rolland, Emmanuel Saint-Fuscien.

18 avr. 2013

L’invité du 36e : Pierre-François Toulze, la Grande Guerre aux portes de l'Unesco

Initié en 2010, le projet d’inscription au patrimoine mondial de l'humanité des paysages et sites de mémoire de la Première Guerre mondiale poursuit discrètement son avancée à l'orée du centenaire (voir sur ce sujet, l'interview de Serge Barcellini, réalisée en octobre 2010 sur ce blog). Avec un allié de poids, la Belgique, mais encore des incertitudes. Pierre-François Toulze, permanent de l’association "Paysages et sites de mémoire de la Grande Guerre" a bien voulu répondre à nos questions.

Pourquoi inscrire les sites et vestiges de la Première Guerre mondiale sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco ?
L’objectif premier de ce projet, intégré au centenaire mais qui vise en même temps à le prolonger, est de protéger, de sauvegarder et de transmettre aux générations futures une sélection de sites de la Première Guerre mondiale qui ont besoin d’être mis en valeur, car certains d’entre eux sont même à l’abandon et pourraient disparaître… À quoi serviront ces paysages sans mémoire ? Ayant été professeur, je puis vous dire que ces paysages ont un impact énorme sur les élèves lorsqu’ils les découvrent. La transmission de cette mémoire est donc essentielle … L’autre axe de ce projet est de diffuser le message de paix et de réconciliation renvoyé par ces sites.

Combien de sites des deux derniers conflits sont d’ores et déjà classés Unesco ?
Aucun site de la Première Guerre mondiale n’a fait jusqu’à présent l’objet d’une inscription au patrimoine mondial. Quant à la Seconde Guerre, on ne compte que le mémorial de la paix d'Hiroshima - le dôme de Genbaku - et le camp allemand nazi de concentration et d'extermination d’Auschwitz-Birkenau. Toutefois, des sites de la Grande Guerre ont été inscrits sur les “listes indicatives” du Patrimoine mondial de l'Humanité, ces inventaires rassemblant les biens que chaque État partie à la Convention du patrimoine mondial de l'Unesco a l'intention de proposer pour inscription (voir encadré ci-dessous). Ainsi, en Roumanie, il y a l’ensemble monumental du sculpteur Constantin Brancusi "La Voie des Héros", réalisé en 1937, à la mémoire des soldats tombés pendant le conflit et les lieux de mémoire et monuments de la Grande Guerre en Flandre belge.

Sur les 962 biens inscrits sur la liste du patrimoine mondial, on compte des biens culturels, des biens naturels et des biens “mixtes” ? À quelle catégorie appartiennent les sites et les vestiges de la Première Guerre mondiale ?
Ces biens ont été classés en trois grandes catégories : le patrimoine paysager – les bouleversements du sol, les cratères, mais aussi les ruines des villages non reconstruits, les espaces reboisés –, le patrimoine militaire du front – les tranchées, les ouvrages défensifs de toutes sortes, les carrières ornées de dessins ou de sculptures –, et le patrimoine mémoriel, avec tous ces cimetières, nécropoles et mémoriaux commémoratifs qui ponctuent les champs de bataille ou leurs environs. Ils se rattachent à la catégorie des paysages culturels. C’est la dénomination qui pour le moment a été choisie. Mais le dossier n’est pas clos. Cette notion peut être affinée par la suite.
Paysage d'Artois. A l'horizon, le mont Saint-Eloi et, à droite, le clocher de Neuville-Saint-Vaast (photo J. Verroust)
Pour figurer sur la liste du patrimoine mondial, les sites doivent avoir une valeur universelle exceptionnelle et satisfaire à au moins un des dix critères de sélection. Quels sont ces critères appliqués aux sites et vestiges de la Première Guerre mondiale ?
Il s’agit du critère IV (les biens doivent, selon l'Unesco, “offrir un exemple éminent d'un type de construction ou d'ensemble architectural ou technologique ou de paysage illustrant une ou des périodes significative(s) de l'histoire humaine”) et du critère VI (les biens doivent “être directement ou matériellement associés à des événements ou des traditions vivantes, des idées, des croyances ou des œuvres artistiques et littéraires ayant une signification universelle exceptionnelle”). Le dossier sera étudié à l’aune de ces critères.

Le projet que votre association porte est-il exclusivement français ?
Non. Nous travaillons désormais avec la Belgique (Flandre et Wallonie) sur ce dossier que nous avons intitulé "Paysages et sites de mémoire du front occidental de la Première Guerre mondiale". Ce qui est logique : il était irrationnel, dans le cadre de notre travail d’inventaire, de nous arrêter à la frontière française et de ne pas aller plus loin. La totalité du front a donc été prise en compte. Cela tombe bien : les Flamands ont inscrit sur liste indicative, depuis 2002, les lieux de mémoire et monuments de la Grande Guerre. Nous avons rédigé, avec eux, une “déclaration de valeur universelle exceptionnelle commune”. Ce dossier n’est donc pas strictement français, c’est un projet transnational.

Avez-vous également le soutien d’autres pays dans votre travail ?
Oui. Pour notre démarche, ce soutien joue un rôle non négligeable : c’est la raison pour laquelle nous essayons de mettre en avant au maximum les sites de mémoire des différents pays engagés : les pays anglo-saxons et l’Allemagne, mais aussi les pays africains et les pays asiatiques... Cela recoupe les principes d’universalité qui sont prônés par l’Unesco.

D’autres pays sont-ils susceptibles de vous rejoindre dans cette démarche ?
Il peut y avoir des initiatives émanant d’autres pays... En Italie, par exemple, la région du Frioul réfléchit à l’opportunité d’un dossier. On n’en est qu’aux prémices et il va bien évidemment falloir convaincre les autres régions concernées (Lombardie, Trentin et Vénétie) du bien-fondé de cette démarche. Là encore, il est difficile d’imaginer une démarche strictement italienne : je vois mal comment l’Italie pourrait faire l’économie d’une candidature conjointe avec la Slovénie (le site de la bataille de Caporetto est aujourd’hui situé en Slovénie, NDR), où certains biens pourraient remplir les critères Unesco. Enfin, outre l’Italie, il y a aussi la péninsule de Gallipoli, en Turquie, qui présente un réel potentiel : on peut y voir, outre les plages où débarquèrent les alliés, de nombreux mémoriaux et une grande concentration d’ouvrages militaires.

Les trous d'obus de Thiaumont, dans la Meuse (photo J. V.)
Revenons à la France : votre projet concerne combien de départements ?
Sur les douze départements de la zone de front occidental – les départements où a eu lieu la guerre des tranchées –, ceux qui ont formellement adhéré à l’association sont au nombre de neuf : Nord, Pas-de-Calais, Aisne, Oise, Somme, Ardennes, Moselle, Meuse et Meurthe-et-Moselle. Le Haut-Rhin devrait adhérer très prochainement. Enfin, nous avons entrepris des discussions avec la Seine-et-Marne, les Vosges, le Bas-Rhin et la Marne. Sur le terrain, l’association est relayée par un élu coordonateur et par un chargé de mission du conseil général qui travaillent tous deux au sein d’une structure chargée de réaliser le dossier technique au niveau départemental.

Où en êtes-vous dans la mise au point de ce projet ?
Notre dossier de demande d’inscription sur liste indicative française est bouclé. Il recense tout le travail qui a été fait depuis un an et demi. Il a été transmis, en février, aux experts mandatés par le ministère de la Culture et de l’Écologie, qui doivent rendre un avis. Si la réponse est positive, le dossier pourra alors être présenté par la France, qui propose chaque année un ou deux dossiers en vue d’une inscription sur la liste du Patrimoine mondial.

En France, quel est le périmètre de classement : s’agit-il de tout classer ?
Bien évidemment, il ne s’agit pas de tout classer ! Notre démarche s’appuie sur les départements. Nous leur avons demandé dans un premier temps de faire l’inventaire des sites de la Grande Guerre. Mais nous ne pourrons pas intégrer, dans le dossier final, toutes les zones qui ont été préalablement retenues... Un travail de sélection et d’affinage des sites retenus dans notre actuel périmètre d’investigation va être entrepris. Certains départements ont d’ailleurs effectué ce travail en amont. Il est certain que l’étendue et la complexité de notre dossier peuvent effrayer. Contrairement à d'autres, nous ne demandons pas l'inscription d'un bien dans une région ou un département. Prenez par exemple le projet d’inscription des plages du Débarquement : il concerne essentiellement le Calvados, un peu la Manche pour Utah Beach, et la région Basse-Normandie. C’est plus restreint au niveau spatial, et c’est aussi plus facile de fédérer des personnes sur le terrain.
Dans la Somme, le marais de Frise (photo J. V.)
Comment allez-vous procéder à ce travail d'affinage que vous mentionnez ?
Tout le travail va consister à se mettre en adéquation avec les critères de l’Unesco. Dans cet exercice, il n’y a pas de règle générale... Il suffit qu’une ligne à haute tension passe à proximité du site ou que les angles de vues soient perturbés par d’autres constructions pour qu’un site, même remarquable, ne puisse être présenté.

L’Unesco n’est-elle pas réticente à inscrire des sites guerriers ?
Non, l’Unesco n'est pas réticente puisque de très nombreux biens militaires sont déjà inscrits. La question est plus de savoir si l’on reconnaît la valeur universelle exceptionnelle de certains biens issus, par exemple, des deux guerres mondiales. Il semble qu’il y ait des avis divergents. Pourtant, ces sites nous permettent de tirer les leçons du passé pour construire un avenir plus pacifique et l’Unesco ne peut y être insensible.

Quelles sont les échéances prévues pour le dépôt de ce projet ?
Avec nos partenaires belges, nous prévoyons un dépôt en janvier 2015 pour une inscription en 2016 ou 2018.

À quelles difficultés vous heurtez-vous ?
Nous avons reçu le soutien du ministre des Anciens combattants et les échos sont plutôt bons du côté des ministères de l’Écologie et des populations locales. Nous avons aussi des soutiens à l’étranger, notamment dans les pays anglo-saxons, et les départements – même s’ils sont accaparés par leurs manifestations pour le centenaire – nous soutiennent. Mais nous attendons encore un soutien clair de la Mission du Centenaire qui nous permettrait d’asseoir notre légitimité. Nous venons de rencontrer son président, le général Irastorza, qui semble avoir été très sensible à notre démarche. Nous espérons officialiser un partenariat qui me semble logique puisque dans le rapport rédigé par M. Zimet en 2011 (voir interview de Joseph Zimet sur ce blog), le dossier porté par notre association figurait parmi les "trois grands projets pour un Centenaire" .

Un “classement” Unesco entraîne-t-il des contraintes pour les personnes qui vivent à proximité du bien ?
Il ne faut pas oublier que ces sites sont pour certains déjà dans des zones protégées : Natura 2000, parcs naturels régionaux, Znieff... Ils sont par conséquent déjà dans un environnement protégé. En ce qui nous concerne, tous les problèmes seront aplanis en amont d’une éventuelle inscription : au besoin, il y aura des réajustements. Par ailleurs, une fois que le site sera labellisé, vous n’aurez pas le même type de protection si le bien est en “zone cœur” ("périmètre inscrit”), en “zone tampon” (qui fournissent un autre degré de protection) ou dans des zones d’accompagnement. Mais il ne faut pas surestimer les contraintes d’une inscription sur la liste du Patrimoine mondial : les centres historiques de Lyon ou de Bordeaux ont été inscrits et cela n’empêche pas les gens d’y vivre et d’y dormir.

Et si votre projet n'est pas sélectionné pour une inscription au Patrimoine mondial ?
Nous n'envisageons pas cette possibilité, d'autant plus que la Belgique est en pointe sur ce dossier.
Pourquoi votre association communique-t-elle peu sur son travail ?
Notre association a été fondée en juillet 2011, le travail a commencé au même moment dans les différents départements, mais jusqu’à présent peu d'annonces ont été faites autour de ce dossier. Une table ronde a été tenue au Festival de géographie de Saint-Dié et aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois, une conférence de presse a été organisée en janvier au Sénat, ainsi qu’une présentation au Salon mondial du Tourisme. C’est délibéré. Il faut rester discret lorsque l’on monte une inscription sur la Liste du patrimoine mondial. Notre idée n’était pas de partir dans tous les sens. Nous devions terminer notre inventaire sur le terrain des sites susceptibles d’être sélectionnés dans un premier temps. Maintenant que celui-ci est achevé, nous organisons un colloque, avec des tables rondes, le 8 juin prochain, à l’École militaire, à Paris : nous présenterons le projet, mais nous souhaitons aussi réunir un maximum d’associations de sauvegarde du patrimoine pour qu’elles puissent échanger leurs expériences respectives. Il est primordial pour nous d’associer tous ceux qui oeuvrent sur le terrain pour valoriser ce patrimoine unique.

Unesco : un processus d'inscription en quatre étapes
L'inscription d'un bien sur la liste du Patrimoine mondial de l'Humanité se fait au terme d'un long travail mené par l'Etat signataire de la convention de l'Unesco.
1. Il doit en premier lieu dresser une "liste indicative" des biens qu'il propose pour inscription au cours des cinq à dix années à venir (en France, un dossier est à présenter au préalable, devant le Comité national des biens français du patrimoine mondial, et doit recevoir un avis favorable du ministère de la Culture ou/et de l’Écologie).
2. La proposition d’inscription est ensuite soumise au Centre du patrimoine mondial qui vérifie si elle est complète. Si c’est le cas, le Centre l’envoie à l’organisation consultative compétente pour évaluation.
3. Les biens proposés pour inscription sont évalués par deux organisations consultatives indépendantes, désignées par la Convention du patrimoine mondial : le Conseil international des monuments et des sites (Icomos) et l’Union mondiale pour la nature (UICN).
4. Enfin, le Comité intergouvernemental du patrimoine mondial prend la décision finale concernant l'inscription du bien. Il peut aussi différer sa décision et demander aux États parties de plus amples informations sur leurs sites.

27 mars 2013

L'invité du 36e : Joseph Zimet, "missionnaire" du Centenaire

Joseph Zimet, directeur général Mission du Centenaire
de la Première Guerre mondiale 1914-2014 (photo DR).
A quinze mois des cérémonies du 28 juin 2014 à Sarajevo, qui marqueront l'anniversaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale, la pression monte à la Mission du Centenaire 14-18. Son directeur général, Joseph Zimet, entre un déplacement à Angers, pour l'installation d'un "comité départemental du centenaire", et un rendez-vous à l'ambassade de Grande-Bretagne, nous accueille pour faire le point sur l'avancement de son programme commémoratif. Pas de temps à perdre : nous avons une heure devant nous, montre en mains…

Dans la perspective du centenaire de la Première Guerre mondiale, des comités départementaux (CDC) ont été installés dans chaque département français afin de coordonner les actions du Centenaire de chaque territoire. Sait-on combien de comités ont été créés à ce jour ? 
92 comités ont été institués dans les départements français. C'est un indéniable succès... 

Pour quelles raisons certains départements ne se sont pas dotés de comités ? 
La circulaire du ministère de l'Intérieur du 20 avril 2012, relative à la création des comités départementaux du centenaire, n'est pas coercitive : elle suggère que dans les départements qui se sentent concernés, les préfets mettent en place un comité. Dès l’été 2012, une cinquantaine de comités ont ainsi été créés. Nous avons été très surpris par cet engouement. Pour autant, un certain nombre de départements n'ont pas encore constitué de CDC : c’est le cas notamment de la Manche, du Calvados, du Lot et du Gard. Il y a par ailleurs un certain nombre de départements qui ne sont pas en position de refus mais qui n'ont encore réuni leur CDC : c’est le cas des Alpes-Maritimes, de la Haute-Corse, de la Vienne, de la Haute-Vienne et du Gers.

Comment se passe le travail au sein de ces comités départementaux du centenaire ? 
Depuis l’été 2012, ils sont au travail pour la préparation du Centenaire. Dans les départements du front, pour des raisons évidentes, la dimension tourisme de mémoire et toutes les questions tournant autour de la valorisation du patrimoine sont très présentes. Dans ces territoires, la plupart du temps, le CDC met en synergie ou en cohérence des actions qui sont engagées depuis plusieurs années déjà. 

Et dans ceux de l'"arrière-front" ? 
La situation est différente dans ces départements. Nos interlocuteurs se sentent parfois démunis par rapport aux départements du front. Il faut alors les encourager. Paradoxalement, les projets de l'"arrière-front" sont souvent plus "créatifs". Ils bénéficient d'une bonne implication des archives départementales, des universités locales, de la communauté éducative, des élus locaux.

Quel va être le calendrier pour les CDC dans les mois qui viennent ? 
Dans chaque département, une date butoir a été donnée afin qu’ils nous fassent remonter leurs projets. Une fois cette date expirée, le CDC devra effectuer une synthèse et une mise en cohérence des travaux qui lui auront été remis. Le 1er juin, les préfets feront remonter à la Mission du Centenaire les demandes de labellisation qui auront été actées par les membres du CDC.

Sur quels critères un projet recevra-t-il cette labellisation ? 
Afin d’accompagner l’ensemble des projets développés dans le cadre de la préparation du centenaire de la Première Guerre mondiale, la Mission du centenaire a créé un label "Centenaire" pour distinguer les projets les plus innovants et les plus structurants pour les territoires. Je précise que cette labellisation permettra en outre aux projets retenus de figurer sur le programme national officiel des commémorations du Centenaire et d’être éligible à un financement de la Mission du Centenaire. Il y a aura deux niveaux de sélection pour la labellisation : au niveau des comités départementaux, sous l’autorité des préfets, à partir d'une grille de critères portant sur la créativité, la valorisation du patrimoine, l'attractivité touristique… (lire sur le site de la Mission). Ensuite, il y aura une labellisation au niveau de la Mission, par une commission de labellisation ad hoc.. Nous rendrons nos arbitrages pendant l'été. En novembre 2013, nous serons ainsi en mesure de proposer un véritable catalogue des projets de la "saison Centenaire". 

Cette labellisation entraînera-t-elle obligatoirement un financement ? 
La labellisation rendra éligible à un financement, qui ne sera toutefois pas obligatoire. Ce financement sera décidé à l'automne, après le train de labellisation des projets. 

Certains critères dans la labellisation sont-ils plus importants que d'autres : l'originalité, l'innovation... 
Non. Nous ne pondérons pas ces critères. En règle générale, on "sent" la qualité d'un projet lorsqu'il est bien pensé et bien orienté. 

Au final, ne risque-t-on pas de se retrouver avec plus de cérémonies et dépôts de gerbes que d'expositions ? 
Je ne le crois pas. Les grands animateurs du Centenaire sont les acteurs culturels et scientifiques, appuyés par les collectivités territoriales, les archives départementales, les musées, les scènes nationales, les festivals, les collèges, les lycées... Ce Centenaire sera nettement culturel, scientifique et pédagogique, avec des projets tournant autour de la mémoire, de la valorisation patrimoniale, culturelle, scientifique. Par ailleurs, les maires vont certainement inaugurer un maximum de projets, qui ne seront pas forcément des défilés, avant les municipales de mars 2014. Paris prépare ainsi cinq grandes expositions sur le thème de la Première Guerre mondiale entre janvier et février 2014. 

Comment dois-je m'y prendre si je souhaite faire aboutir un projet dans mon département ? 
Il faut que vous rentriez en contact avec le préfet ou le référent du CDC de votre département. Si vous écrivez à la Mission, nous vous mettrons en contact. Si vous résidez à Paris et que vous avez un projet d'exposition nationale ou un projet multisite, nous traiterons votre demande en direct dans le cadre d’un comité dédié. 

Et pour les projets scolaires ? 
Afin de rassembler tous les acteurs territoriaux de la communauté éducative, nous avons créé, sous l'autorité des recteurs, des comités académiques du Centenaire. Ils préparent l'accompagnement et la sélection des projets et les font remonter à la commission pédagogique du conseil scientifique de la Mission, qui est animée par Laurent Wirth, doyen honoraire du groupe histoire et géographie de l’Inspection générale de l’Education nationale. 

Votre rapport, remis au président de la République en septembre 2011, pour commémorer le centième anniversaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale, proposait la conduite par l'État de trois grands projets pour le centenaire : un projet d'inscription des paysages et sites de mémoire de la Première Guerre mondiale à l'Unesco. Où en est-on aujourd'hui ? 
Ce projet est aujourd’hui piloté par une association, Paysages et sites de mémoire de la Grande Guerre, qui ne dépend pas de la Mission du Centenaire. A ma connaissance, le travail de recensement et de capitalisation des ressources autour des principaux sites est avancé. J'ai vu notamment des fiches sur les départements de l'Oise et de l'Aisne d'une très grande qualité. Toutefois, une campagne pour un classement au patrimoine mondial de l’Unesco est un processus long et ardu… Il faut notamment prouver la dimension exceptionnelle et universelle de ce patrimoine. L’association devra aussi préciser sa stratégie : que veut-on classer ? Veut-on tout classer et, quand bien même, le peut-on ? Quelle est l'échelle géographique de classement : le front de l'ouest ? L'Europe ? Le monde ? On imagine aisément que les Russes vont souhaiter classer la ville de Kaliningrad, les Turcs les plages de Gallipoli, etc. Pour la France, il y a concurrence avec d'autres projets comme les plages du Débarquement. Bref, les obstacles techniques ne sont pas négligeables. Enfin il ne faudrait pas que l'attention des élus se focalise exclusivement sur ce projet au long cours, au détriment de la préparation concrète et immédiate du Centenaire. 

Qu'en est-il du grand chantier de numérisation d'archives individuelles de la Grande Guerre ? 
Le service interministériel des Archives de France pilote ce dossier sans l'aide de la Mission du Centenaire. Il faut savoir que ces archives ont été versées aux archives départementales, qui sont placées sous l’autorité des conseils généraux (CG). Dans 50 % des cas, les Archives départementales ont amorcé la numérisation des registres matricules sans l’aide de l’Etat. Certains conseils généraux les ont déjà mis en ligne. Cette campagne est donc morcelée et soulève des difficultés d’ordre techniques, financières et juridiques. J'espère que le ministère de la Culture parviendra à les résoudre. L'enjeu est de taille, puisque l’ambition initiale consistait à créer un portail national, susceptible de présenter au public l'ensemble des registres matricules, soit environ 8 millions de dossiers. En somme, comme souvent pour le Centenaire, les départements n’ont pas attendu l’Etat… 

Enfin votre rapport évoquait la mise en place d'une commission de réflexion sur la question des fusillés pendant le conflit... 
Sur la question des fusillés, aujourd'hui, peu de choses échappent à la connaissance "savante" : des travaux de Guy Pedroncini à ceux de Nicolas Offenstadt, en passant par ceux du général André Bach – je ne peux pas tous les citer... En revanche, le grand public, lui, ne sait pas encore. Il est entretenu dans une forme de confusion par les médias, qui opèrent souvent un amalgame mutins-fusillés, en faisant parfois fi de cinquante ans de recherche, et entretiennent un halo de mystère autour de ce dossier soi-disant "tabou". Il n'y a pourtant aucun secret : les archives sont librement communicables à Vincennes, et un certain nombre de ces fusillés sont d'ores et déjà inscrits sur les monuments aux morts. Nous devons donc inventer le processus civique ou politico-mémoriel pour faire disparaître cet obstacle entre mémoire savante et représentations du grand public. Et résoudre le débat sur les modalités de sortie de ce dossier : il y a ceux qui prônent un scénario juridique (réhabilitation, amnistie, grâce, etc.), et d'autres, dont je fais partie, qui militent pour un scénario de sortie culturelle et scientifique... J'ai proposé la création d'une commission pour que naisse un processus mémoriel dans le pays sur cette question. Cette proposition n'a pas été retenue pour le moment, mais je ne désespère pas… 

Que répondez-vous à ceux qui estiment que la France avance trop lentement dans la préparation du centenaire de la Première Guerre mondiale ? 
Ce que l'on attend aujourd'hui, c'est la décision gouvernementale sur les grands événements nationaux de l’année 2014. Il ne faut pas oublier qu'il y a eu une alternance au printemps 2012. Le gouvernement a changé. Il a légitimement souhaité porter une appréciation nouvelle sur ce qui devait être mis en œuvre pour l’année 2014, et au-delà. Nonobstant ce processus de remise à plat des grands rendez-vous officiels de 2014, les préparatifs du Centenaire se poursuivent partout en France et l'État n'est pas absent de ce processus. Il est inversement au cœur des préparatifs dans les territoires. N'oubliez pas qu'il est à l'origine de la création des comités départementaux du Centenaire... Il faut regarder la situation dans les autres pays : la Nouvelle-Zélande vient tout juste de recruter son directeur général, la Belgique possède trois comités d’organisation plus ou moins avancés dans leurs préparatifs, l'Allemagne se cherche, les États-Unis viennent de créer un comité pour le Centenaire et de désigner ses membres... 

Certains pays, comme la Grande-Bretagne ont tout de même annoncé consacrer au centenaire d'importants moyens... 
En octobre dernier, le Premier Ministre, David Cameron, a annoncé que l'Angleterre consacrerait un budget de 50 millions de livres (62 millions d'euros) pour le Centenaire. C'est un chiffre impressionnant, mais il faut l’analyser en détail. Ce chiffre inclut par exemple 35 millions de travaux de rénovation de l’Imperial War Museum, à Londres. Si on regarde finement les choses, on voit ainsi que le gouvernement britannique, hors financement privé, a débloqué moins de 10 millions de livres de "cash" pour l’ensemble de la période du Centenaire. Si on applique la même méthode de calcul pour la France et qu’on inclut, par exemple, les budgets de rénovation des nécropoles militaires sur la période 2012-2018 (30 M€) où un effort de 30% a été consenti par le ministère de la Défense, on obtient un chiffre beaucoup plus élevé. Si on y ajoute les budgets de la Mission du Centenaire, les dépenses des collectivités territoriales, des musées, des acteurs privés (production audiovisuelle, publications, etc.), on obtient un chiffre global qui est proche de 120 M€. Ceux qui prennent appui sur les annonces du Premier Ministre britannique pour critiquer les préparatifs en France et le soi-disant manque d’ambition de notre pays pour le Centenaire devraient être plus prudents. Les bloggeurs compulsifs devraient faire preuve de plus de discernement dans leurs analyses et les fonder sur des faits et des sources précis. En l’occurrence, les chiffres de la Grande-Bretagne ont été pris pour argent comptant. Or, les annonces du Premier Ministre britannique ont fait sourire beaucoup de hauts fonctionnaires et de praticiens du Centenaire en Grande-Bretagne, avec lesquels j’échange quotidiennement des informations. Cela étant, la déclaration de David Cameron ne manquait pas de souffle et j’espère que le moment venu, les plus hautes autorités de notre pays s’exprimeront à leur tour.

Quel est le risque pour le Centenaire en France ? 
Le risque principal, et que l'on doit à tout prix éviter, c'est que l'État soit en déconnexion avec la société. La société française dans son ensemble va entrer dans la commémoration du Centenaire dès l'automne 2013. L'État ne doit pas commettre l'erreur de ne commémorer que les batailles, sinon il y aura huit mois de décalage entre l'État et la société. Or, la force de la commémoration à venir, c'est l'union sacrée, si vous me passez l'expression, entre l'État et la société. Il faut impérativement trouver un modèle commémoratif qui gère cette dialectique entre l'État et la société. Le Centenaire n’est pas un anniversaire décennal amélioré. Il est, sui generis, il a sa force intrinsèque. Notre problème, sur le plan de l'organisation, sera de gérer cette dichotomie entre une commémoration sociétale et une commémoration d'Etat. C'est pour cette raison que l'année 2014 est une année fondamentale, car c'est une année d'ouverture, l'occasion d'offrir une vision globale, pédagogique, aux Français (lire ici l'analyse du programme commémoratif par le conseil scientifique, sur le site de la Mission du Centenaire). C'est pour cette raison qu'avant de rentrer dans le tunnel commémoratif, qui s'imposera de lui-même, il est nécessaire de proposer quelque chose de différent et d’ambitieux pour entrer dans le cycle commémoratif.